Imilchil :« Le Moussem de Sidi Ahmed Oulmaghni n’a jamais été un marché de fiançailles »

Mohammed Drihem

       A chaque mois de septembre, Imilchil fait la une. Entre le Moussem de Sidi Ahmed Oulmaghni et le Festival des Musiques des Cimes, la confusion persiste depuis plus de 60 ans. Pour comprendre l’origine de ce malentendu et rendre au rituel sa vérité historique, nous avons rencontré Bassou Oujabbor, écrivain, chercheur et natif de la tribu Aït Hdiddou.

Le Journal : M. Bassou, on parle depuis les années 60 du « Moussem des Fiançailles d’Imilchil ». D’où vient cette appellation ?

Bassou Oujabbor: C’est une invention administrative, purement touristique. Le vrai Moussem de Sidi Ahmed Oulmaghni est une ziyara, une visite pieuse à un saint homme qui a vécu au 17ème siècle. Comme dans tous les Moussems du Maroc, les gens venaient se recueillir, faire des vœux, et régler des différends après les moissons. Au début des années 1960, l’administration marocaine, en quête d’attractivité touristique pour le Haut Atlas, a décidé de « mettre en scène » ce rassemblement. Ils ont pris l’espace sacré du Moussem et y ont greffé un marché du mariage spectacle. On a appelé ça « Moussem des Fiançailles ». Sans concertation, sans respect pour nos coutumes.

        Au début, quelques familles ont joué le jeu par naïveté. Mais très vite, avec l’arrivée des caméras et des regards extérieurs, les familles dignes se sont retirées. On ne marie pas ses enfants comme du bétail sur une scène.

Le Journal : Et pour compenser le désistement, on a parlé de couples « importés » des tribus voisines ?

Bassou Oujabbor : Exactement. Faute de candidats locaux, des administrateurs ont commencé à faire venir des couples d’autres régions pour « remplir » le spectacle. Résultat : pendant des décennies, le Maroc entier s’est moqué de nous. On entendait : « Combien coûte une femme chez vous ? 200 dirhams ? ». Un jour, devant une assemblée, j’ai répondu à une personne « respectable » qui tenait ce genre de propos : « Chez nous, les femmes n’épousent que des hommes ». Il m’a dit : « Tu veux dire que je ne suis pas un homme ? » Je lui ai répondu : « Un mâle, oui. Un homme, non. Un homme ne tiendrait pas ce genre de propos ». Et sur la dot, il faut le dire : c’est l’administration qui nous l’a imposée pour l’état civil. Chez nous, la femme reçoit une dot symbolique et la remet directement à son mari en sortant. Nous avons une conception de l’égalité très ancienne. Nos femmes ne lavent pas les habits de leurs maris. Les hommes lavent leurs propres vêtements et ceux de leurs fils. Voilà une leçon d’égalité que certains « experts » venus nous donner des cours devraient méditer.

Le Journal: En 1998 est né le « Festival des Musiques des Cimes ». Pourquoi créer un festival à côté du Moussem ?

Bassou Oujabbor: Par peur du boycott. Voyant que de moins en moins de gens participaient à la mascarade des fiançailles, les mêmes logiques ont inventé un nouveau produit : « Festival des Chants des Cimes ». On a juste changé le nom. La volonté mercantile est restée. Les gens d’Imilchil, pacifiques par nature, ont fini par réagir. Il y a eu des invectives, et une fois même des jets de pierres sur la scène. On en a marre qu’on utilise notre territoire comme un décor pour touristes

Le Journal: Pourtant, beaucoup de chercheurs occidentaux ont écrit sur les Aït Hdiddou. Qu’ont-ils manqué ?

Bassou Oujabbor: Ils ont tout vu, sauf l’essentiel. Ils sont venus chercher du « folklore » et du « phallocratisme ». Ils ont vu des femmes dans les champs sans hommes et ils ont conclu : « oppression ». Ils n’ont pas compris que chez les Aït Hdiddou, l’homme et la femme se partagent tout. L’homme laboure, la femme sarcle. La femme fauche, l’homme transporte. Ils se choisissent des jours différents pour travailler, pour avoir de la compagnie entre eux. C’est une organisation, pas une soumission.

       Ce qu’ils n’ont jamais étudié, c’est le fondement de notre cohésion : la relation d’égal à égal entre époux, et notre humour. Un humour décapant. Chez nous on se moque de tout : De Dieu, des anges, des prophètes. Pas par impiété. Au contraire. Un jour j’ai demandé à des anciens pourquoi on intègre la religion dans nos blagues. Ils ont ri et m’ont dit : « On ne craint pas l’enfer. Nos parents nous ont appris l’honnêteté. Allah est trop grand pour nous punir pour une blague. Qu’il se réjouisse plutôt de nous voir rire dans un pays où le gel nous bloque des mois, pendant que d’autres s’empiffrent ».

Le Journal : Justement, parlez-nous du vrai rituel du mariage chez les Aït Hdiddou. A-t-il un lien avec le Moussem ?

Bassou Oujabbor: Aucun. C’est là le plus grand malentendu. Sidi Ahmed Oulmaghni était un homme de paix, un juge de tribus. Il a choisi le célibat. Il ne s’est jamais occupé de mariages. Chez nous, le mariage est libre depuis toujours. Bien avant Facebook, un jeune homme et une jeune femme pouvaient se parler en public sur tout le territoire Aït Hdiddou. La fille choisit seule. Elle choisit la date. Elle refuse la polygamie. Le divorce existe mais n’est pas une honte, car il est vu comme une incompatibilité de caractère, pas comme un déshonneur. Le remariage est donc facile. Et pendant des décennies, l’administration nous a même refusé d’enregistrer les mariages si on ne le faisait pas « à la date du festival ». On devait quitter notre territoire, aller dans une autre ville, pour avoir le droit de se marier

Le Journal : Pour finir, un mot sur les coiffes et les signes distinctifs des femmes ?

Bassou Oujabbor: Avec plaisir, car on pose souvent la question. La jeune fille a une coiffe ronde qui épouse sa tête. La femme mariée et la divorcée portent une coiffe pointue. Mais on fait la différence au voile sur la bouche, au maquillage, et surtout au regard et à la parole. Une femme mariée est laconique. On ne lui adresse pas la parole par respect.

       Conclusion du chercheur : « Le Moussem de Sidi Ahmed Oulmaghni doit redevenir ce qu’il était : un lieu de spiritualité, de marché régional, de paix entre tribus. Pas un zoo humain. Rendez-nous notre saint, rendez-nous notre mémoire. « Note de la rédaction : Le Moussem de Sidi Ahmed Oulmaghni se tient chaque année mi-septembre à Imilchil, province de Midelt. Le Festival des Musiques des Cimes se tient à la même période. Depuis 2019, des voix locales réclament la dépollitisation et la défolklorisation de cet espace sacré.