C’est la question qui fait monter la colère à Azrou, Timahdite et à Ifrane en ce début d’hiver 2026-27. Où est passé le bois de chêne vert, le fameux L-Kerrouch, et pourquoi la tonne est-elle passée de 1000 dirhams l’an dernier à plus de 1800 dirhams aujourd’hui sans compter les frais du transport ? La réponse est à la fois une crise sociale majeure pour les montagnards et une catastrophe écologique pour la nos forêts.
Ifrane, ce n’est pas la carte postale enneigée. Quand le thermomètre descend à moins 15°C (Celsius) et le baromètre à moins de 1008 HPa (Hectopascal), le bois n’est pas un confort, c’est la survie. Or, pour cette saison froide à nos portes, l’ANEF a réduit drastiquement les coupes légales. Le modèle historique de la Direction Régionale de l’Atlas Moyen était pourtant clair : 300.000 stères au total, dont seulement 50.000 mille vendus aux enchères légales, 35.000 stères des forêts privées et 215.000 Stères via le droit d’usage des populations riveraines.
Depuis l’entrée en vigueur des mises en défens de la stratégie Forêts du Maroc 2020-2030, les adjudications de chêne vert ont été divisées par deux. Les bûcherons d’Ifrane ne s’en cachent pas, ils expliquent eux-mêmes que le manque de quantités habituelles de bois de chauffage cette année, surtout le bois de type Lekrouch, est dû à la réduction des coupes forestières mises aux enchères par les Eaux et Forêts. Résultat, moins de 15% du besoin est couvert par le circuit légal.
Cette rareté organisée explique la flambée des prix. D’abord, l’offre légale s’est effondrée. Le chêne vert, qui possède le meilleur pouvoir calorifique, a été surexploité pendant trente ans. Pour le sauver, l’ANEF le protège désormais, mais sans proposer d’alternative. Il devient introuvable et rare sur le marché légal. Ensuite, les coûts de production ont doublé. C’est le même constat que pour les hammams à l’échelle nationale, où les professionnels dénoncent des prix passés de soixante centimes le kilo à plus de cent vingt centimes à cause des pluies, des inondations et de la hausse continue des coûts de transport. L’hiver 2026 très pluvieux a rendu les pistes d’Ifrane impraticables, il faut des tracteurs, le gasoil a flambé. Enfin, la spéculation saisonnière fait le reste. Comme chaque année, le prix passe de neuf cents dirhams en octobre à mille cinq cents dirhams sous la neige. Cette année, à mille huit cents dirhams livré, une famille doit débourser entre six 6000 et 9000 dirhams pour stocker les quatre à cinq tonnes nécessaires à l’hiver, soit plus de deux SMIG. Une mission impossible pour les petites bourses.
Alors où est passé le bois ? Il n’a pas disparu, il a changé de circuit. Il part dans les coupes illicites nocturnes, vendues directement à 1800 dirhams sans passer par les enchères. Il part dans les cinq mille hammams et fours de la Région Fès-Meknès qui consomment à eux seuls un million et demi de tonnes par an. Et surtout, il ne se régénère plus. Le gland qui tombe est mangé par les troupeaux qui pâturent huit mois sur douze en forêt, il ne germe plus.
Le chiffre officiel est brutal, le Maroc consomme 11.300.000 tonnes de bois énergie par an, dont 6.300.000 tonnes prélevées en forêt, alors que la capacité durable de nos forêts n’est que de 3.250.000 tonnes. Nous sommes à 200% de la capacité de production de nos forêts.
Ce paradoxe qui tue nos forêts est insoutenable.
Début octobre, pendant qu’en France l’Office National des Forêts paie une association d’insertion pour récolter dix mille litres de glands de chêne afin de repeupler les forêts résilientes au climat, à Ifrane, à la même date, on paie des gardiens pour empêcher les gens de ramasser du bois mort. Deux images, deux visions de la forêt. L’une qui prépare l’avenir, l’autre qui tente de survivre au présent.
La forêt d’Ifrane ne peut pas être seulement le poumon du Maroc, elle est le chauffage et le garde-manger de ses habitants. Il est temps d’inverser la logique. Il faut d’abord rétablir le bois subventionné comme dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, en réservant un quota de cent cinquante mille stères de chêne vert à prix social pour les ménages de plus de mille quatre cents mètres d’altitude, distribué par les communes. Il faut ensuite payer le gland pour sauver la forêt, au lieu de payer pour surveiller. Payons les femmes et les jeunes des douars dix dirhams le kilo de glands triés de chêne vert de qualité (et de cône de cèdre), comme on le fait en France. Ces semences alimenteraient les pépinières de l’ANEF, on transformerait le destructeur en protecteur et on créerait deux mille emplois verts à Ifrane.
Enfin, il faut appliquer vraiment la compensation pour mise en défens prévue par la loi trente-trois seize, avec du fourrage, des ruches et une compensation financière contre le respect d’une parcelle régénérée pendant cinq ans. Aujourd’hui, cette compensation n’est tout simplement pas payée.
Le chêne vert n’a pas disparu, il a changé de statut. D’essence de chauffage du pauvre, il est devenu l’or noir du Moyen Atlas. En réduisant les coupes légales sans offrir d’alternative, on a créé involontairement un marché noir où le montagnard paie le prix de trente ans d’absence de régénération. Tant que nous ne réglerons pas l’équation du chauffage par une justice sociale et climatique, toute plantation restera un seau d’eau jeté sur la cédraie en feu.