La province d’Ifrane a connu des précipitations abondantes avec des chutes de neige importantes en ce début d’année 2026, apportant un répit bienvenu pour les nappes phréatiques de la région. Les sources naturelles, telles que Aïn Titt Hassan, Aïn Aghbal et Aïn Vittel, Ain Khadra et Ma Ali avec quelques lacs et plans d’eau dont Dayt Ifrah, Lac Afenourir, plan d’eau Sidi Mimoune et Tihachlafine en plus des barrages collinaires de Tizguite avec les lacs artificiels du Val d’Ifrane et les Barrages de Michlifen et Ail Moulay Ahmed ont retrouvé leur écoulement et niveau de remplissage, signe d’une recharge des nappes souterraines plus au moins bien après des années de sécheresse.
Ces chutes de neige ont également un impact positif sur le tourisme local. Ifrane, surnommée la « Suisse du Maroc », a attiré milliers de visiteurs marocains et étrangers en ces deux premiers mois (Janvier – février) de l’an 2026 et les stations de ski de Michlifen et Habri bien qu’en instance de redémarrage depuis des années ont contribué à dynamiser l’économie provinciale.
Cependant, ces conditions météorologiques si rudes et difficiles de cette année 2026 ont également posé des défis logistiques. Les autorités locales ont mobilisé des moyens humains et matériels pour dégager les routes et rétablir la circulation.
Ces précipitations et chutes de neiges abondantes sont un signe d’espoir pour l’avenir de la région. Les nappes phréatiques rechargées, les sources naturelles rétablies et le tourisme boosté, Ifrane retrouve son charme et son dynamisme. Les habitants et les visiteurs sont ravis de voir la neige recouvrir les montagnes et les forêts de la région.
Pour en savoir plus sur la situation des Lacs du Moyen Atlas en Général et ceux de la province d’Ifrane en particulier et sur l’impact de ces précipitations et ces chutes de neige sur les nappes phréatiques de la Région, nous avons invité Dr Hassan Achibane ; chercheur en Géosciences spécialisé dans le domaine des ressources en eau et bassins versants qui a bien voulu nous accorder cette interview :
Le Journal : Dr Achibane, après les importantes précipitations et chutes de neige enregistrées cette année 2026, quel est votre diagnostic global sur la situation hydrologique du Moyen Atlas ?
Dr Hassan Achiban : Merci M. Drihem. Effectivement, l’année 2026 a été marquée par des précipitations et un enneigement exceptionnels. Le Moyen Atlas, en tant que château d’eau naturel du Maroc, est particulièrement sensible aux variations hydroclimatiques. Les pluies et la fonte nivale ont eu un impact visible, notamment sur les lacs naturels, qui constituent de véritables indicateurs de l’état des hydrosystèmes du Moyen atlas. Toutefois, leur réaction a été très contrastée selon leur mode d’alimentation et leur fonctionnement hydrogéologique.
Le Journal : Justement, pouvez-vous nous expliquer les différents types de lacs que l’on retrouve dans le Moyen Atlas ?
Dr Hassan Achibane : On distingue principalement deux catégories. D’une part, les lacs contrôlés par la dynamique des nappes souterraines, comme Dayet Aoua, Dayet Hachlaf, Dayet Ifrah et Tifounassine. Leur niveau dépend essentiellement du niveau piézométrique des aquifères.
D’autre part, les lacs alimentés principalement par le ruissellement de surface et les précipitations directes, comme le lac Afennourir, situé dans le Parc National d’Ifrane. Ces derniers réagissent plus rapidement aux épisodes pluvieux intenses.
Le Journal : Comment ces deux catégories de lacs ont-elles évolué après les fortes précipitations de cette année ?
Dr Hassan Achiban : Les lacs alimentés par ruissellement, notamment Afennourir, ont connu un remplissage quasi total. Leur réponse a été immédiate grâce aux apports directs des pluies et à la fonte des neiges qui ont rapidement saturé leurs cuvettes.
En revanche, les lacs dépendant des nappes souterraines et de leurs niveaux pièzométriques, comme Dayet Aoua et Dayet Hachlaf, restent partiellement vides ou montrent une faible remontée du niveau d’eau. Cela s’explique par la lenteur du processus de recharge des aquifères, surtout après sept années consécutives de sécheresse sévère qui ont profondément affecté les réserves souterraines.
Le Journal : Peut-on dire que la crise hydrique est derrière nous ?
Dr Hassan Achiban : Il serait prématuré de le penser. Une année pluvieuse ne suffit pas à compenser plusieurs années de déficit hydrique. La recharge des nappes est un processus lent, surtout dans un contexte de surexploitation agricole des eaux souterraines.
Le Moyen Atlas présente par ailleurs une grande hétérogénéité géologique : les plateaux tabulaires du causse, constitués de dolomies et de basaltes perméables, favorisent l’infiltration, tandis que les zones plissées présentent des contextes structuraux plus complexes. Cette diversité influence fortement la dynamique de recharge. Nous sommes donc dans une phase d’amélioration conjoncturelle, mais pas encore dans un rétablissement structurel.
Le Journal : Quelles sont les conséquences de cette situation sur l’environnement et les populations locales ?
Dr Hassan Achiban : Les lacs du Moyen Atlas jouent un rôle écologique et socio-économique majeur. Ils régulent les écoulements, soutiennent la biodiversité – notamment les zones humides classées – et participent aux activités agricoles et touristiques.
La baisse prolongée des niveaux d’eau fragilise les écosystèmes, réduit la disponibilité en eau pour les populations et accentue les conflits d’usage. Le déficit des nappes phréatiques constitue aujourd’hui l’un des principaux défis hydriques de la région.
Le Journal : Quelles mesures recommandez-vous pour renforcer la résilience hydrique du Moyen Atlas ?
Dr Hassan Achiban : Renforcer la résilience hydrique du Moyen Atlas nécessite une approche intégrée, à la fois environnementale, agricole et socio-économique.
Premièrement, il est indispensable de rationaliser l’exploitation des nappes souterraines par un meilleur contrôle des prélèvements et un suivi piézométrique rigoureux. La surexploitation actuelle, notamment à des fins agricoles, compromet la capacité de recharge naturelle des aquifères.
Deuxièmement, il devient urgent d’accompagner une transition agricole adaptée au contexte hydrique régional. Cela suppose d’encourager la plantation d’espèces à haute valeur économique mais moins consommatrices en eau. Cette orientation permettrait à la fois de réduire la pression sur la nappe phréatique et de maintenir, voire d’améliorer, les revenus des populations locales. Aujourd’hui, certaines cultures intensives comme le pommier, l’oignon ou la pomme de terre exercent une forte pression sur la ressource en eau. Il conviendrait donc d’accompagner progressivement les agriculteurs vers des cultures plus résilientes, adaptées aux conditions climatiques du Moyen Atlas, tout en garantissant un développement économique durable.
Troisièmement, il est essentiel de généraliser les dispositifs de collecte et de valorisation des eaux pluviales à l’échelle du territoire. La récupération des eaux de ruissellement, que ce soit à travers des aménagements traditionnels améliorés, des micro-barrages, des bassins de stockage ou des systèmes de captage au niveau des exploitations, permettrait de mieux exploiter les épisodes pluvieux, souvent intenses mais concentrés dans le temps.
Cette stratégie aurait un double avantage : réduire la pression sur les nappes souterraines et optimiser l’utilisation locale des ressources en eau.
En résumé, la résilience hydrique du Moyen Atlas repose sur un triptyque : gestion rationnelle des nappes, transition agricole intelligente et valorisation systématique des eaux pluviales. C’est à cette condition que l’on pourra concilier préservation des ressources et développement territorial durable.
Journal : Une dernière question : peut-on rêver avec Monsieur tout le monde de ce brin d’espoir de voir Dayt Aoua revivre de ses cendres avec ce peu d »eau courante en surface qui l’alimente ces jours ci ?
Dr Hassan Achiban: C’est une question que beaucoup de citoyens se posent aujourd’hui, et elle est légitime. Voir un filet d’eau circuler de nouveau en surface et alimenter Dayet Aoua suscite naturellement de l’espoir. Sur le plan symbolique, c’est un signal positif : cela montre que le système hydrologique n’est pas totalement rompu.
Cependant, sur le plan scientifique, il faut rester prudent. Dayet Aoua fait partie des lacs principalement contrôlés par la dynamique des nappes souterraines. Son remplissage durable dépend avant tout de la remontée du niveau piézométrique, et non uniquement des apports superficiels ponctuels. Or, après plusieurs années de sécheresse et de surexploitation des eaux souterraines, la recharge des aquifères reste un processus lent.
Le ruissellement observé ces jours-ci peut contribuer à améliorer la situation, mais il ne garantit pas à lui seul une renaissance complète et stable du lac. Pour que Dayet Aoua « revive durablement », il faut une succession d’années hydrologiquement favorables et, surtout, une gestion rigoureuse des prélèvements en eau dans son bassin d’alimentation.
Donc oui, nous pouvons garder espoir mais un espoir lucide, fondé sur la science et accompagné d’actions concrètes. La renaissance de Dayet Aoua ne dépend pas uniquement du climat, mais aussi de nos choix collectifs en matière de gestion de l’eau.
Le Journal : Merci, Dr Achiban, pour cet éclairage approfondi sur une problématique cruciale pour la région.
Dr Hassan Achiban : Je vous en prie, c’est un plaisir de partager mes connaissances sur cette question importante pour la région.