Une pensée pour les invisibles : Ces bras qui construisent le Maroc sans aucune protection

Billet à méditer – Par Mohammed Drihem

Elles ont 20 ans, 35 ans, 50 ans. Ils ont 18 ans, 40 ans, 60 ans. On les croise tous les jours. Sur les chantiers de BTP à Azilal, dans les ateliers de confection à Casablanca, derrière les étals du souk, dans les champs d’olivier, dans les maisons comme femmes de ménage ou gardien.

Ce sont les ouvriers du Maroc profond. Le Maroc qui travaille. Et qui n’existe nulle part.

Sans bulletin de paie. Sans CNSS. Sans AMO. Sans retraite. Sans assurance vie. Sans rien.

On les appelle « journaliers », « saisonniers », « aides ». Des mots doux pour cacher une réalité brutale : 77% des emplois au Maroc sont informels selon la Banque Mondiale. 86% des travailleurs de ce secteur n’ont aucune pension de retraite. Et 36% de tous les Marocains actifs n’ont aucun régime de retraite, d’après la dernière enquête Sunergia.

À quoi ressemble leur retraite ?

Posons la question crûment, comme un employeur ne se la pose jamais : que devient une femme qui a passé 30 ans à porter des parpaings, à cueillir des pommes, à laver des sols, quand son dos lâche à 60 ans ?

Quelle est sa ressource de survie quand elle ne peut plus travailler ?

La réponse est : rien. Le néant.

Pas de pension. Pas de couverture médicale alors que c’est à cet âge qu’elle en a le plus besoin. Pas de 40% de remboursement, pas de 32%. Elle paiera 100% de ses médicaments. Sur quelle économie ? Elle devra compter sur ses enfants, déjà eux-mêmes précaires. Ou sur la mendicité déguisée en « solidarité familiale ».

C’est une bombe sociale à retardement. Nous formons une génération de futurs vieux pauvres. Des hommes et des femmes qui auront donné leurs meilleures années à enrichir des entreprises, des exploitations, des chantiers notamment ceux de la PN , et qui finiront dans l’indignité la plus totale.

Le CESE l’a dit lui-même : les politiques publiques doivent intégrer un minimum de couverture pour les personnes âgées n’ayant aucun revenu bien qu’elles aient travaillé toute leur vie dans l’informel. On en est où ?

Un double scandale : l’employeur et l’État

Oui, le chantier Royal de la généralisation de la protection sociale lancé en 2021 est historique. L’AMO TADAMON qui a remplacé le RAMED en 2022 a été une avancée. Mais sur le terrain, dans les provinces comme Azilal, Beni Mellal, Sefrou, El Hajeb, classées chaque année en risque extrême, l’application est une autre histoire.

Le scandale est double :

1. La responsabilité des employeurs. Combien d’entreprises de BTP, de fermes agricoles, d’ateliers textiles emploient 10, 20, 50 ouvriers sans jamais les déclarer ? C’est une économie réalisée sur le dos de la dignité humaine. C’est du vol de leur vieillesse. Déclarer un ouvrier à la CNSS ne coûte pas une fortune, cela lui sauve sa vie.

2. La responsabilité de l’État. Les contrôles de l’inspection du travail sont quasi inexistants dans le monde rural et dans les micro-entreprises de moins de 5 salariés, là où se concentre 63% de l’emploi informel. Il faut passer de la loi incitative à la loi coercitive. Et il faut simplifier à l’extrême les démarches. Un agriculteur à Ait M’hamed ne va pas faire 50 km pour déclarer une ouvrière saisonnière.

Notre appel

Cet article est un cri. Un appel solennel :

Au Gouvernement : Accélérer la mise en œuvre du régime de retraite obligatoire pour les travailleurs non-salariés. Aujourd’hui, il est facultatif et ne compte que 1.292 adhérents ! Il doit devenir obligatoire, avec une cotisation de 10% calculée sur un forfait juste et solidaire. Et surtout, rendre l’AMO réellement effective : à quoi sert une carte AMO si l’hôpital le plus proche est à 80 km et que le reste à charge est de 40% ?

Aux employeurs : Ayez un minimum de conscience. Un ouvrier n’est pas un outil qu’on jette quand il est usé. C’est un père, une mère. Déclarez vos salariés. C’est votre zakat sociale la plus noble.

À nous tous : Ne détournons pas le regard. Derrière chaque mur construit, chaque récolte ramassée, il y a une main sans assurance. Demain, cette main sera ridée, sans force et sans ressource.

Si nous ne faisons rien aujourd’hui, nous devrons tous avoir honte demain.

C’est à méditer. Et surtout, à agir.