FRANE – Ce n’est pas une projection comme les autres qui a marqué la matinée du 10 octobre à l’Université Al Akhawayn. Dans le cadre de la 27e édition du Festival international du Cèdre du court métrage Ifrane-Azrou, la salle de conférences du centre d’accueil a vibré au rythme d’une rencontre rare : celle de l’éthique et du cinéma.
Au centre des échanges, un film allemand au titre choc : « Ich bin ein Dreck » – « Je suis une saleté ». Un projet porté par deux jeunes réalisateurs allemands, Friederike Kleingünter et Dominik Peters, étudiants en Production médiatique à l’école technique supérieure de Detmold, venus spécialement à Ifrane présenter leur travail. L’animation était assurée par Abdelilah Khattabi.
Le film n’a pas été montré en intégralité. Et c’était voulu. Les deux auteurs n’ont présenté qu’un aperçu, car leur propos n’était pas de choquer, mais d’interroger.
Le sujet est lourd, très lourd : Colonia Dignidad. Cette colonie fermée créée au Chili par le gourou allemand Paul Schäfer, un lieu d’isolement, de répression, de maltraitance systématique d’enfants et de familles entières. Schäfer est mort en prison en 2010, mais les blessures, le conditionnement, l’humiliation restent gravés dans la chair de ses victimes.Et c’est là que la leçon ifranie prend tout son sens.
Comment filmer l’horreur sans humilier à nouveau les victimes ? C’est la question centrale posée par les deux Allemands devant un parterre d’étudiants, de cinéastes et de festivaliers. Comment concilier récit puissant et respect de la dignité humaine ?Leur réponse, forgée sur le terrain, est une véritable charte éthique que beaucoup de nos documentaristes devraient afficher dans leur salle de montage :
Ne jamais filmer en cachette. Instaurer la confiance. Laisser aux participants le pouvoir de dire non. Respecter leurs limites émotionnelles. Travailler d’égal à égal. S’adapter à leur réalité, pas leur imposer un plan de tournage. Et surtout, comprendre que le respect ne s’arrête pas au clap de fin. Il se poursuit au montage, au choix d’une image, d’un mot.Un message fort, livré avec humilité. Les deux jeunes cinéastes ont reconnu que cette expérience au contact des survivants de Colonia Dignidad les a profondément transformés.
Le débat qui a suivi a dépassé le cadre du film. Il a interrogé le rôle même du cinéma : préserver la mémoire, révéler les abus, mais jamais au prix de la dignité de ceux dont on raconte l’histoire.
À Ifrane, ville du cèdre et de la mémoire, cette rencontre aura été l’un des temps forts intellectuels de cette 27e édition. Une édition qui prouve, une fois encore, que le Festival du Cèdre n’est pas qu’un festival de films : c’est une école de regard.