Au bout du monde, là où la route s’arrête et où le froid mord 8 mois sur 12, un jeune sociologue de 31 ans a décidé de ressusciter la maison de ses ancêtres. Bienvenue à Agoudal, le Village le plus haut du Maroc, et au Ksar Tinnogba, devenu le premier musée berbère de la tribu des Aït Hdidou.
Perdue entre le Haut Atlas Oriental et le Jbel Saghro, Agoudal n’est pas une destination comme les autres. Célèbre pour son vaste compact de cette célèbre météorite d’Agoudal de fer (sidérite de type IIAB) tombée du ciel en 1999 dans la région du Haut Atlas marocain pas trop loin du Village et pour être l’un des villages les plus froids du Royaume, cette enclave des Aït Hdidou, la plus grande confédération tribale du Grand Atlas Oriental, semblait condamnée à voir ses ksour s’effondrer les uns après les autres. C’était sans compter sur Achour Hatti.
À 31 ans, Achour Hatti ; diplômé en sociologie ; ce natif du douar Agoudal a choisi de ne pas prendre le chemin de l’exode. Il a choisi de revenir à la maison de son arrière-grand-père pour en faire un musée. Nous l’avons rencontré et il nous a accordé cette interview.
AXE 1 : L’HOMME ET L’IDÉE – De la sociologie au patrimoine
Le Journal : Vous êtes le fondateur du musée. Pouvez-vous vous présenter ?*
Achour Hatti : Je m’appelle Achour Hatti, né en 1994. Je suis né et j’ai grandi au douar Agoudal. J’ai une licence en sociologie. Ma relation avec Agoudal est une relation d’appartenance, c’est ma seconde mère. Et ma relation avec le musée Tinnogba, en tant que fondateur, c’est une relation d’héritage des ancêtres qu’il faut préserver.
Le Journal : D’où vous vient cette passion pour la culture amazighe, alors que beaucoup de jeunes de votre génération ne rêvent que de partir ?
Achour Hatti : Mon intérêt et ma passion pour le patrimoine culturel amazigh viennent du fait que j’ai vécu deux époques. J’ai vécu la période d’avant la transformation, quand on vivait de manière traditionnelle, sans routes, sans internet, sans électricité, entre 1999 et 2007. Et j’ai vécu la période de transformation, avec le goudronnage des routes et l’arrivée de l’électricité, de 2007 à 2026. En vivant ces deux modes de vie, j’ai compris que la vie traditionnelle contenait beaucoup de sagesse, de calme et de paix intérieure, malgré le travail pénible et la rareté que vivaient nos ancêtres.
J’ai aussi été très marqué par une expérience quand je travaillais dans un hôtel touristique pendant les vacances d’été au Ksar El Khorbat à Tingdad. J’y ai visité un musée, j’ai été touché par sa beauté, et je me suis souvenu que nous aussi, dans la culture des Aït Hdidou, nous avons de quoi créer un musée comme celui-là, voire mieux, au douar Agoudal. Et ; Avec l’aide de l’association Akhiam, j’ai décidé d’ouvrir les portes de ce musée amazigh.
AXE 2 : LE KSAR – Un monument qui a résisté à l’histoire
Le Journal : Racontez-nous l’histoire de ce Ksar qui abrite aujourd’hui votre musée. Ce n’est pas une maison ordinaire.
Achour Hatti : Le Ksar Tinnogba est une bâtisse ancienne qui appartient à la famille Aït Ouhdi. Il a été construit par l’arrière-grand-père avec l’aide du grand-père, vers 1880 environ, donc avant le protectorat français.
Le Journal : À quoi servait-il à l’époque ?
Achour Hatti : Autrefois, le Ksar Tinnogba servait d’habitation pour la famille Aït Ouhdi. C’était aussi une forteresse imprenable pour se cacher, surveiller l’ennemi et l’attaquer, que ce soit lors des conflits tribaux ou pendant la colonisation française.
Le Journal : Comment est-il construit ? On sent une intelligence climatique incroyable.
Achour Hatti : Le Ksar, ou aujourd’hui le musée Tinnogba, est composé d’un rez-de-chaussée et d’un étage. Le rez-de-chaussée était réservé au bétail : moutons, chèvres, vaches, mulets. L’étage était réservé à la famille. Cette technique permettait de réchauffer la famille contre le froid glacial, surtout que nous sommes à 2400 mètres d’altitude. L’étage permettait aussi de voir l’ennemi de loin et de prendre des mesures préventives. La bâtisse est construite en terre crue avec la technique du pisé, le « Louh Noukchid ». Cette technique offre de la chaleur en hiver et de la fraîcheur en été de manière naturelle.
Le Journal : Dans quel état l’avez-vous retrouvé ?
Achour Hatti : Avant de lancer le projet de musée, après que nous l’ayons quittée en 2018, cette bâtisse allait devenir une ruine si je n’étais pas intervenu. La plupart des anciennes maisons abandonnées dans le douar se sont effondrées à cause de l’absence d’entretien continu. Je suis intervenu et j’ai restauré une partie de l’ancienne maison avec mes propres moyens, en attendant de pouvoir restaurer le reste.
AXE 3 : LE PROJET – Pourquoi ici et pourquoi ce nom ?
Le Journal : Pourquoi avoir choisi cet endroit précis, à 400 mètres de la route, et pas un bâtiment neuf plus accessible aux touristes ?
Achour Hatti : J’ai choisi ce lieu précisément, au milieu d’un ancien quartier à environ 400 mètres de la route, parce que cette bâtisse est un monument historique qu’on ne peut pas remplacer par un nouveau bâtiment. Dans cette bâtisse, je sens l’odeur de mes ancêtres, de ma culture et de mon enfance. C’est le symbole de la culture des tribus Aït Hdidou, qui sont les plus grandes tribus du Haut Atlas Oriental.
Le Journal : Comment est née l’idée du Musée Tinnogba ?
Achour Hatti : L’idée du musée Tinnogba est née pendant mes études à l’université. En tant qu’étudiant en sociologie à l’époque, j’étais influencé par l’anthropologie culturelle. Ajoutez à cela ma visite au musée de Khorbat à Tingdad, tout cela m’a aidé à réfléchir à la création du musée Tinnogba. »
Le Journal : Que veut dire « Tinnogba » ?
Achour Hatti : Le nom Tinnogba vient du mot « Anbgi » qui signifie l’invité. Et ‘Tinnogba’ signifie l’hospitalité. Ce mot amazigh est beaucoup utilisé chez les tribus Aït Hdidou car ils sont connus pour leur générosité et leur sens de l’accueil.
Le Journal : On imagine que ce n’a pas été facile. Quelles ont été les difficultés ?
Achour Hatti : Nous avons rencontré des difficultés dans le projet, notamment la difficulté de trouver un financement auprès du ministère de tutelle et celui du secteur du tourisme à cause des conditions drastiques exigées pour obtenir un financement, et la difficulté de la restauration et son coût très élevé.
Le Journal : Avez-vous été soutenu ?
Achour Hatti : J’ai bénéficié d’un financement de l’association Akhiam qui m’a fourni certains équipements nécessaires pour exposer les antiquités et les objets anciens. Quant aux autres parties, je n’ai reçu d’elles aucune aide matérielle ou morale.
AXE 4 : À L’INTÉRIEUR DU MUSÉE – Que découvre-t-on à Tinnogba ?
Le Journal : Faites-nous visiter le musée. Que voit le visiteur en y entrant ?
Achour Hatti : Lors vous visitez le musée, vous pouvez découvrir tout ce qui concerne la culture ancestrale de la région. À l’entrée, il y a une peinture à l’huile de la parure ‘Tizerzit’ (Lother), qui est le symbole de la fibule qu’utilisent les femmes amazighes pour attacher leur habit traditionnel ‘Tabouhouat’. C’est aussi un bijou dont se parent les femmes. Ensuite, vous trouvez une vieille porte en bois arquée. À travers elle, vous découvrez des objets exposés, dont de vieilles clés et un cadenas fabriqué en bois avec une technique dont il est difficile de percer le secret facilement. Il y a aussi des ustensiles qu’utilisaient les nomades, car la région dépendait en grande partie de l’économie pastorale et donc du déplacement d’une région à l’autre. Ensuite, vous trouvez un ensemble de lampes à huile et de lampes anciennes, chacune représentant une époque précise. Vous découvrirez aussi le coin du colonisateur, avec quelques vestiges de la colonisation française comme des douilles vides, des chaînes en fer et autres. Et en avançant dans la découverte du musée, vous trouvez des ustensiles en céramique et en bois qui servaient autrefois à préparer et à conserver les repas. Vous trouverez également un modèle vivant du tissage amazigh et les étapes de production des tapis, de la tonte de la laine jusqu’au métier à tisser. Vous trouverez aussi les types de vêtements et de bijoux existant chez les tribus Aït Hdidou, et derrière chaque vêtement il y a une histoire. Vous trouverez également des outils agricoles rudimentaires qui servaient à produire et récolter la moisson et à la transformer en farine. Vous trouverez aussi des outils qui aidaient les ancêtres à gagner du temps et des efforts et à préserver la qualité du produit. Et même les murs du bâtiment du musée parlent d’eux-mêmes et racontent les secrets des ancêtres et leur mode de vie. »
Le Journal : D’où viennent toutes ces pièces ?*
Achour Hatti : Il existe différents types et catégories d’objets exposés et la plupart de ces objets sont fabriqués localement à la main et de manière traditionnelle, à l’exception de quelques outils peut-être importés d’autres régions et parfois laissés par le colonisateur étranger.
Le Journal : Quelle est la pièce la plus ancienne et la plus précieuse pour vous ?
Achour Hatti : La pièce la plus ancienne de la collection de bijoux est ‘Tarast et Touzalt’, qui est une sorte de burnous léger fait de soie et d’une dague en fer que seuls les enfants des familles riches et gouvernantes ou les guerriers portaient. »
Le Journal : Quelle est votre ambition ? Voulez-vous que ce soit plus qu’un musée mort ?
Achour Hatti : Mon message s’adresse au Ministère de la Culture et du Tourisme, je leur dis que ce genre de casbahs et de lieux anciens doivent être pris en considération, restaurés, et que l’on doit encourager les porteurs d’idées et de projets qui travaillent à faire connaître, valoriser et commercialiser le patrimoine culturel de la région.
Pour ce musée, nous voulons que ce soit un musée vivant pour les activités culturelles : cuisine traditionnelle, musique, défilé de mode en habits anciens et partenariats avec différents acteurs. Nous avons tenté d’activer certaines de ces activités malgré des moyens limités, comme proposer des activités d’apprentissage de la cuisine amazighe traditionnelle pour les touristes étrangers et marocains, et nous recevons aussi continuellement des délégations de participants aux activités de l’association Akhiam. Mais il y a une absence de vision de valorisation et d’encouragement du patrimoine chez les acteurs, et cela se manifeste par le peu d’opportunités de financement.
Le Journal : Comment voyez-vous son avenir ?*
Achour Hatti : Je vois que l’avenir de ce musée sera grand, il lui manque « la restauration et la consolidation » et il a besoin de partenariats avec les écoles en coordination avec le Ministère de l’Éducation Nationale. Pour rappel, nous avons accueilli l’année dernière les élèves les plus brillants du groupe scolaire Aït Yahya Ousghir et nous leur avons expliqué gratuitement tous les recoins et les outils présents dans le musée.
AXE 5 : TOURISME, JEUNESSE ET MESSAGE FINAL
Le Journal : Agoudal vit du tourisme de passage. Est-ce que votre musée peut changer cela ?
Achour Hatti : Juste pour rappel, le musée expose également des fragments de météorites de la région en plus de pierres volcaniques, de fossiles et d’autres types de minéraux. Concernant le tourisme, l’un des objectifs de ce musée était d’encourager le tourisme culturel durable, car bien que la région soit riche en culture et en patrimoine matériel et immatériel, les touristes qui affluent ne trouvent personne pour leur présenter cette culture et la leur faire connaître. Par conséquent, ils se contentent de traverser et de dormir une seule nuit dans les hôtels du douar Agoudal. Mais après l’ouverture du musée et l’affluence des touristes, le nombre de nuitées a augmenté et le tourisme dans la région est en train de passer d’un tourisme de passage à un tourisme durable.
Le Journal : Quel message adressez-vous à la jeunesse d’Agoudal et du Haut Atlas qui pense à partir ?
Achour Hatti : Mon message aux jeunes de la région : On ne peut pas demander à l’étranger de développer nos douars et notre localité. C’est à nous de travailler à leur développement et à leur promotion pour que l’étranger nous cherche et que nos régions deviennent des zones d’attraction et non des zones de répulsion. Et comme dit le proverbe amazigh : ‘Wadaykerz Akal Ndades Khas Izgar Ndades’ c’est-à-dire « Seuls les bœufs de cette terre peuvent labourer cette terre ».
Je dis aussi aux jeunes de ne pas mépriser leur culture, car il n’y a pas dans les cultures une culture développée et une autre arriérée. Tout ce qu’il y a, c’est qu’il y en a qui valorise et commercialise sa culture de manière intelligente et il y en a qui ne s’intéresse pas à sa culture et devient alors dépendant de la culture d’autrui et perd la boussole des racines et des gloires. Alors, travaillez à élever ce que vous possédez comme héritage culturel et soyez les ambassadeurs de vos régions. »
Le Journal : Si vous deviez résumer le Musée Tinnogba en une phrase ?
Achour Hatti ; Musée Amazigh Tinnogba à Agoudal, le cœur battant de l’origine des cultures de la région. »
Le Journal : Et après la visite ?*
Achour Hatti : Je peux ajouter qu’après la fin de la visite à l’intérieur du musée, les visiteurs entrent dans une salle d’accueil pour boire du thé. Et la salle est un petit bazar où se trouvent des produits du terroir locaux à vendre et des objets souvenirs liés à l’identité culturelle amazighe.