Auteure-mélodiste-interprète, scénariste, écrivaine, poète, artiste-peintre, psychologue de formation… Soumeya Abdelaziz n’a jamais choisi une seule casquette. Depuis mars 1983, elle trace un parcours rare dans la chanson marocaine. Son nom est lié à des titres qui ont marqué plusieurs générations : « Radane », premier clip arabe tourné en 1985 et primé au Festival des Télévisions Arabes du Caire en 1996, et « Gaza », chanson engagée écrite et composée en français et en arabe. Une voix grave, posée, qui a su parler d’amour, de patrie, de la femme, mais aussi de sida, de drogue, de l’exploitation des petites bonnes et des grands drames de notre temps. Témoin et actrice des années où « on devait recouvrir la tête des chanteuses pour les faire entrer à la RTM », elle a connu la censure, la rareté des studios, et le poids de l’unique chaîne TV. Aujourd’hui, elle regarde la nouvelle scène musicale avec un regard lucide : entre admiration pour certains talents comme Saad Lamjarred, et inquiétude face à la facilité, à l’IA et au manque de culture.
À 40 ans de carrière, Soumeya Abdelaziz ne chante plus activement. Elle finalise un « gros projet littéraire » qui, dit-elle, concentre tous ses domaines artistiques. Mais sa parole reste essentielle pour comprendre d’où vient la chanson marocaine… et où elle doit aller.
L’INTERVIEW
Le Journal. Madame Soumeya, pour les jeunes de 18-25 ans qui vous découvrent aujourd’hui, qui est Soumeya Abdelaziz en 3 mots ?
Soumeya Abdelaziz : Une artiste plurielle …
Le Journal : Vous avez commencé dans les années 70. Qu’est-ce qui vous a donné envie de chanter à cette époque ? Et est-ce que c’était facile pour une femme artiste à ce moment-là ?
Soumeya Abdelaziz : Mes débuts datent plutôt de mars 1983. Le besoin de chanter se révèle dès la petite enfance… Mon premier déclic s’est fait à 4 ans, quand je découvris feu Maati Belkacem, (voisin et ami de mon père), répétant avec son luth dans son salon, sa célèbre chanson «Yam errabii hlaoua Khadra ». Emerveillée, je me suis assise face lui pour l’écouter, avant de prendre l’habitude de le faire tous les après-midis. … Mais c’est ma maitresse française de maternelle qui découvrit ma voix un jour qu’elle faisait chanter la classe. S’interrompant soudain, elle me dit : viens à côté de moi, toi qui chantes si bien ! A la récréation, elle me souleva dans ses bras et me demanda de chanter pour les instituteurs et trices de l’école, qui m’avaient entourée… Enfin ce fut au tour du directeur français de l’école qui me fit asseoir sur son bureau et me demanda de chanter, en échange de quelques bonbons… Ce fut mon premier cachet !
Quand j’ai débuté en 1983, c’était plutôt mal vu de chanter, mais cependant moins que pour mes consœurs des années soixante dont on devait recouvrer la tête pour les faire entrer à la RTM ! Ni dans les années soixante-dix, pour une future star de la chanson arabe qui essuyait régulièrement des insultes et des jets de pierre par les gamins dans la rue ! La vague des pétrodollars des années 1980 et 1990 fit reconsidérer la profession, devenue une manne financière providentielle pour les familles qui avaient un talent vocal en leur sein.
Pour ma part j’ai bénéficié d’un peu plus de clémence et de considération comme « diplômée » de psychologie d’une université parisienne. Les choses se sont heureusement normalisées avec l’émergence des émissions glorifiant les talents vocaux comme Star Académie, Arabe Idole et autre The Voice… Par ailleurs, la difficulté des premières années provenait aussi de la rareté et la cherté des studios d’enregistrement privés … Le seul studio public de la RTM, ne pouvait pas répondre à toutes les demandes.
De plus la censure filtrait toute chanson « sensible » sans compter que les meilleures se monnayaient aux plus offrants… Enfin notre carrière était entre les mains de l’unique chaîne de télévision, et de ceux qui y faisaient la pluie et le beau temps. Donc côté visibilité auprès du public vous pouviez courir ou courber l’échine…
Les chanteurs d’aujourd’hui ne connaissent pas la chance qu’ils ont avec les réseaux sociaux. Et je n’insisterais pas sur le harcèlement et le chantage habituels de certains « à la promotion canapé » auxquels s’exposent de manière général toutes les femmes qui investissent le marché du travail : des ouvrières aux artistes du spectacle, en passant par les employées de bureau ou de maison…
Le Journal : Parmi toutes vos chansons, laquelle est votre préférée et pourquoi ? Celle que vous aimeriez que tous les jeunes écoutent absolument ?
Soumya Abdelaziz : « Radane » sans conteste, que m’a composé notre grand virtuose du luth Azzedine Montasser. Premier clip arabe tournée 1985, lequel a remporté le deuxième prix au festival des télévisions arabes du Caire en 1996. Et « Gaza », que j’ai écrite (en versions française et arabe) et composée …parce qu’elle traite d’un sujet qui bouleverse l’humanité toute entière.
Le Journal : Aujourd’hui on voit émerger du rap, du fusion, du chaabi moderne… Quel regard portez-vous sur cette nouvelle scène musicale marocaine?
Soumya Abdelaziz : Plutôt dubitatif même si certains paroles de rap ou de chaabi sont excellentes. Chaque génération a sa musique et ses styles et y projette son vécu, ses préoccupations et ses rêves. Mais elle ne doit pas pour autant tomber dans la facilité ou l’obscène, ni oublier de s’inspirer de nos musiques traditionnelles ? Veiller à les faire évoluer tout en préservant leur cachet.
Notre patrimoine musical est l’un, sinon le plus riche, du monde, avec plus de trente genres musicaux : amazigh, arabo-andalouse, gharnati, chgouri, hassani, aita, chaabi, soufi, raggada, dakka marrakchiya, ‘assriya, et j’en passe, plus ceux modernes comme le rap et autres… Même d’immenses pays comme l’Inde ou la Chine n’ont pas cette variété !
La musique pourrait être un levier économique majeur pour notre pays, générateur de richesses et d’emplois et indispensable à notre soft power. L’Etat doit lui donner les mêmes moyens pour s’exporter que ceux accordés à notre football… Créer notamment des homes studio et des salles de répétition au sein des maisons de jeunes. Ces salles étant aux chanteurs ce qu’un terrain est au sportif. La musique peut générer autant de revenus que le foot…
Le Journal : Quel est le conseil le plus important que vous donneriez à un jeune artiste marocain qui débute aujourd’hui ? Et quelle est l’erreur à éviter ?
Soumya Abdelaziz : Lire lire ! Pour relever le niveau des paroles qui sont souvent de véritables désastres. Si le contenu est fort, le contenant laisse souvent à désirer. Le manque de culture est criant chez la plupart des interprètes. Apprendre à jouer d’un instrument pour mieux maitriser la composition musicale et hausser son niveau d’interprétation. Apprendre à se mouvoir sur scène et pourquoi pas faire des shows ou des comédies musicales, en s’inspirant ou intégrant au besoin les danses de nos arts populaires. La création de spectacles au vrai sens du terme manque au Maroc, et donc à notre tourisme qui souffre du manque d’animations.
Travailler régulièrement sa voix pour élargir sa tessiture vocale. Faire de la natation pour améliorer son souffle …et surtout ne pas singer les artistes occidentaux et créer son propre style.
Le Journal : Y a-t-il des jeunes chanteurs ou chanteuses actuels dont vous aimez le travail ? Avez-vous envie de faire un duo avec l’une de ces nouvelles voix?
Soumya Abdelaziz : J’aime bien Saad Lamjarred. Il a su créer son style et a une très belle voix. En duo, je me verrai plutôt avec mon ami Fouad Zbadi car je suis plus « tarab ». Nous comptons au Maroc parmi les plus belles du monde arabe, mais hélas elles ont souvent choisi la facilité en restant dans les simples reprises de titres célèbres plutôt que de constituer leur propre répertoire. Je comprends combien c’est difficile et couteux, car les producteurs au Maroc sont rares, en plus de la concurrence qui fait rage et l’invasion de l’IA qui vient tout remettre en question
Le Journal : Vos chansons parlaient d’amour, de patrie, de la femme… Est-ce que vous pensez que ces thèmes parlent encore à la jeunesse de 2026 ?
Soumya Abdelaziz : Pour certaines, à mes débuts oui, parce que les thèmes plus engagés étaient balayés par la commission des paroles …et nos chaines de télé étaient trop frileuses… mais quand Youtube a libéré la parole, j’ai écrit et composé des chansons sur la lutte contre le sida, la prise de stupéfiants chez les jeunes, l’exploitation de petites bonnes, le Covid, Gaza…
Le Journal : Quelles sont vos nouveautés ? Travaillez-vous sur un nouveau single, un album, ou un duo?
Soumya Abdelaziz : Non pour le moment j’ai levé le pied côté chanson… Il faut dire aussi que l’IA est passée par là. Certains créateurs de contenu obtiennent grâce à elle des chansons incroyables avec des voix et des arrangements époustouflants, pour quelques dollars, quand nos chansons nous coûtent en production des milliers de dirhams et des semaines de travail ! Après m’être concentrée pendant deux ans sur celui de scénariste (deux longs métrages et un téléfilm) …je finalise actuellement un gros projet, plus littéraire qu’artistique, dont j’espère qu’il portera ses fruits et que je vous dévoilerais le moment venu inchallah.
Le Journal : En dehors de la chanson, vous êtes aussi artiste pluridisciplinaire : Auteur-mélodiste-interprète, scénariste, écrivaine, poète, artiste-peintre… Est-ce qu’on va voir prochainement vos nouvelles productions et créations dans l’un de ces domaines ?
Soumya Abdelaziz : En fait le projet littéraire cité plus haut concentre d’une certaine façon la plupart de ces domaines…
Le Journal : Des concerts ou une tournée sont-ils prévus au Maroc dans les mois à venir?
Soumya Abdelaziz : Non, pas pour le moment. Mon dernier projet m’absorbe complètement…D’autant plus que les festivals de mon pays et notre ministère de la culture ne savent apparemment pas que j’existe…
Le Journal : Êtes-vous impliquée dans la transmission à travers des ateliers, du mentorat, ou des projets avec les jeunes talents ?
Soumya Abdelaziz : J’ai fait ce travail quand j’exerçais comme psychologue auprès des jeunes en difficulté, puis par la suite comme directrice d’une maison de jeunes. Mais le concept sur lequel je travaille actuellement est très éducatif…
Le Journal : Le monde de l’art a changé avec TikTok, YouTube, Instagram… Pour vous, est-ce une chance ou un danger pour l’art authentique ?
Soumya Abdelaziz : Les deux, car il n’y a pas d’ouverture, de libération de la parole et de démocratisation sans dérive hélas ! Et un interventionnisme de l’Etat pour mettre des garde-fous, s’avère compliqué.
Le Journal : Selon vous, la chanson marocaine doit-elle se « moderniser » à tout prix pour toucher les jeunes, ou doit-elle garder son identité?
Soumya Abdelaziz : Les deux peuvent cohabiter sans problème. Nous devons préserver notre patrimoine traditionnel d’un côté et donner les moyens aux jeunes de le faire évoluer de l’autre. La musique moderne occidentale n’a jamais perdu de vue celle classique…
Le Journal : Quel est selon vous le plus grand défi pour la culture et les artistes au Maroc aujourd’hui ?
Soumya Abdelaziz : Se renouveler et surtout ne pas tomber dans l’obscène et la médiocrité…L’état devrait mettre en place des cérémonies pour valoriser les métiers de la musique et du spectacle (théâtre compris) avec des remises de prix à la chanson de l’année, aux meilleures paroles, musiques, arrangements et voix…à l’instar des Grammys Awards.
Il doit aussi favoriser le développement d’une véritable industrie du spectacle en instaurant des formations dans ce sens comme en France (Management des Industries Musicales et du Spectacle Vivant …) Les sponsors et les investisseurs doivent aussi cesser de considérer le domaine musical comme un simple divertissement, mais comme un business à part entière.
Le Journal : Mot de la fin : Si une jeune fille de 20 ans vient vous voir et vous dit « je veux devenir artiste comme vous », que lui répondez-vous ?
Soumya Abdelaziz : Je lui répondrai « Bon courage ! ». A 20 ans, elle doit rester sur ses gardes et avoir toujours un proche avec elle pour la protéger des prédateurs et autres corrompus, car comme dans beaucoup de métiers, ils pullulent… Mais que pour entrer dans l’arène, la voix et le maquillage ne suffisent pas… Elle doit se former professionnellement comme je l’ai évoqué plus haut : Instrument, vocalises régulières, natation…et aussi se cultiver, pour ne pas tenir des discours creux face à la presse et aux caméras, car un artiste se pose aussi comme modèle… Et enfin ne jamais fumer par respect pour sa voix et ne jamais toucher à aucune substance illicite pour être toujours lucide et maîtriser la situation.