Journée Nationale des Toilettes : Mme FARIDA JAIDI, Présidente de l’Association EWA « Des toilettes dignes, c’est le premier pas vers la dignité humaine »
Célébrée chaque année le 19 novembre, la Journée Mondiale des Toilettes vise à sensibiliser le public à l’importance d’un accès à des installations sanitaires sûres et à promouvoir des solutions pour améliorer l’hygiène dans le monde. Chaque édition met en lumière les défis de l’assainissement, en particulier dans les régions où l’accès aux toilettes est limité ou inexistant.
Au-delà de l’hygiène, l’assainissement est un enjeu majeur de santé publique et de dignité humaine. Un accès insuffisant aux toilettes favorise la propagation des maladies, met en danger la sécurité des populations, surtout des femmes et des enfants, et freine le développement économique. Instaurée par les Nations Unies en 2013, cette journée s’inscrit dans l’Objectif de Développement Durable n°6 : garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement d’ici 2030.
Au Maroc, à quelques mois de la Coupe du Monde 2030, le combat reste entier. C’est pour en parler que nous avons rencontré Mme Farida Jaïdi, présidente de l’Association EWA qui a bien voulu nous accorder cette interview.
Le Journal : Mme Jaïdi, pouvez-vous nous présenter cette campagne et pourquoi le Maroc doit s’en emparer ?
Farida Jaïdi : « Il ne s’agit pas d’une campagne mondiale des toilettes. C’est une campagne nationale que nous avons lancée en tant qu’association pour sensibiliser avant le 19 novembre, qui est la Journée Mondiale des Toilettes. Nous espérons qu’elle deviendra mondiale, mais pour l’instant elle est nationale. Pourquoi ? Parce que nous avons un vrai problème de toilettes au Maroc. Un pays qui se prépare pour une Coupe du Monde en 2030 et qui reçoit des millions de touristes ne peut pas avoir encore ce problème. »
Le Journal : Quel est le rôle précis de l’Association EWA ?
Farida Jaïdi : EWA porte cette campagne de sensibilisation. Notre rôle est d’alerter, de mobiliser les citoyens, les communes, le secteur privé et les médias. Il faut que tout le monde comprenne que les toilettes ne sont pas un luxe, c’est une question de santé, d’éducation et de dignité.
Je rappelle que EWA ne fait que du plaidoyer et de la sensibilisation. C’est une association, pas une société. Elle ne construit pas de toilettes.
Le Journal : Combien de Marocains sont touchés ? Quelles régions ?
Farida Jaïdi : Il y a quelques 6000 écoles au Maroc qui n’ont pas accès, qui n’ont pas de toilettes, qui ne sont pas au niveau. Donc vraiment, c’est une question qu’il faut prendre au sérieux et pour laquelle il faut trouver une solution définitive.
Sans parler de l’étude de l’OMS qui dit que 8,6% de la population marocaine seulement a accès à des toilettes aux normes. La grande majorité de la population, surtout dans le monde rural, a un problème. Mais les toilettes concernent aussi le monde urbain : il n’y a pas de toilettes publiques dans les villes, ou très peu et mal entretenues.
Nous avons le témoignage de plusieurs personnes qui ne trouvent pas de toilettes publiques propres ni en ville, ni à la plage, ni dans les parcs, les trains, les gares, les hôpitaux, les écoles, les établissements publics, comme d’ailleurs les communes et les wilayas.
Le Journal : Pourquoi parle-t-on encore de ‘toilettes’ en 2026 ?
Farida Jaïdi : Parce que le manque de toilettes provoque énormément de maladies. Parce que ça pollue notre nappe phréatique alors que nous avons des problèmes d’eau au Maroc. Parce que ça empêche certaines jeunes filles d’aller à l’école. Et parce que ça donne une très mauvaise image de notre pays, un pays touristique. Il est inadmissible que vu le progrès dans tous les domaines, surtout les infrastructures, on n’ait pas encore pris cette question au sérieux.
Le Journal : Quels sont vos objectifs pour 2026 ?
Farida Jaïdi : Notre premier objectif est de sensibiliser. Faire comprendre aux décideurs et aux citoyens que c’est une urgence. Le deuxième est de passer à l’action avec des partenaires pour équiper ces 6000 écoles et les zones rurales. EWA veut des toilettes dans les écoles mais également dans les rues. Le troisième est de changer les mentalités.
Le Journal : Concrètement, quelles actions EWA va déployer ?
Farida Jaïdi : EWA, depuis 2016, l’année où elle a été créée, n’a pas arrêté de militer pour qu’on ait des toilettes qui soient en même temps propres, entretenues, accessibles et sécurisées pour toute la population marocaine.
Nous avons fait énormément de choses depuis 2016 : nous avons participé à des side-events lors de la COP 22 à Marrakech, nous avons fait des marches, des tables rondes, des manifestations culturelles et scientifiques.
Nous avons sensibilisé les maires et les présidents des communes, nous avons répondu à de nombreux journalistes, nous sommes passés dans les médias écrits et audiovisuels. Et tout ceci depuis dix ans.
Aujourd’hui, avec cette campagne 2026, nous continuons : campagnes de sensibilisation dans les écoles, plaidoyer auprès des communes, et mobilisation du secteur privé.
C’est pour ça que le premier combat c’est d’avoir des toilettes publiques propres, entretenues, accessibles et sécurisées pour tous les citoyens et citoyennes.
Mais jusqu’à présent, on n’a pas vu vraiment beaucoup de progrès parce qu’encore une fois, on ne pense pas que la question des toilettes c’est une question sérieuse et qu’il faut vraiment la prendre à bras le corps.
Le Journal : Pourquoi les écoles, les zones rurales et les femmes ?
Farida Jaïdi : Ce sont les plus vulnérables. Une école sans toilettes, c’est une fille qui décroche. Une zone rurale sans assainissement, c’est une famille malade. Une femme sans toilettes sûres, c’est une femme sans dignité.
Le Journal : Quel est l’impact sur les filles et les femmes rurales ?
Farida Jaïdi : Ça empêche des petites filles et des jeunes filles d’aller à l’école. Dans les zones rurales, les femmes n’ont aucun espace sûr et propre. C’est une question de santé, mais aussi de sécurité et de respect de leur corps.
Le Journal : Un témoignage qui vous a marquée ?
Farida Jaïdi : Nous rencontrons chaque semaine des directeurs d’écoles qui nous disent que des filles restent à la maison pendant leurs règles parce qu’il n’y a pas de toilettes. Et des mères qui marchent des kilomètres la nuit. Ce sont ces histoires qui nous donnent la force de continuer.
Le Journal : Quels sont les plus grands freins aujourd’hui ?
Farida Jaïdi : Il y a le frein financier évidemment. Mais je le dis clairement : ce n’est pas un problème d’argent, c’est un problème de volonté politique.
Mais il y a surtout le frein culturel. On n’en parle pas. C’est tabou. Et il y a le frein de la maintenance : même quand on construit des toilettes, elles sont vandalisées ou dégradées parce que les citoyens ne sont pas sensibilisés à les respecter.
Le Journal : Quelles solutions durables EWA promeut-elle ?
Farida Jaïdi : Nous allons mettre en avant des solutions adaptées au Maroc : toilettes sèches, recyclage des eaux, gestion des boues. Des solutions qui respectent notre problème d’eau et notre environnement. L’innovation est clé.
Le Journal : Comment faire tomber le tabou ?
Farida Jaïdi : En en parlant. À la télé, à l’école, sur les réseaux sociaux. Il faut expliquer aux enfants dès le plus jeune âge que les toilettes, c’est comme l’eau et l’électricité : un droit fondamental.
Le Journal : Quel message aux jeunes et influenceurs ?
Farida Jaïdi : Emparez-vous de cette cause ! Faites des vidéos, parlez-en. La Coupe du Monde 2030 arrive. Est-ce qu’on veut montrer au monde un Maroc avec des écoles sans toilettes ? Soyez la voix de ceux qui n’en ont pas.
Le Journal : Comment mesurerez-vous le succès fin 2026 ?
Farida Jaïdi : En nombre d’écoles équipées, de communes qui intègrent l’assainissement dans leur budget, et surtout en nombre de personnes qui n’ont plus honte de parler du sujet. Je pense que le Maroc est capable en une année de régler ce problème. D’abord pour les installer, mais surtout aussi pour éduquer, pour sensibiliser le citoyen encore une fois à respecter ces endroits.
Le Journal : Votre appel aux citoyens ?
Farida Jaïdi : Impliquez-vous. Respectez les toilettes publiques. Ne les dégradez pas. Interpellez votre commune. Et parlez-en autour de vous. Les toilettes sont pour eux et pour toutes leurs familles et leurs proches. C’est un bien commun que l’on doit préserver. Le changement commence à la maison.
Le Journal : Votre dernier mot : « Des toilettes dignes, c’est le premier pas vers la dignité humaine » ?
Farida Jaïdi : Exactement. Quand un enfant peut aller à l’école sans peur, quand une femme peut travailler sans danger, quand un malade ne meurt pas d’une diarrhée, alors on parle de dignité. Et tout commence par des toilettes propres et sûres.