Avec les témoignages de Bassou Oujabbor, du Pr. Driss Wadou et des artistes Amazigh Sanae Jaddoubi et Saida Titrite.
Au Maroc, les affiches ne mentent pas : Pour une chanteuse arabophone : Fannana, Moutriba ou encore Nadjma mais pour une chanteuse amazighe : Chikha même si elle est avec orchestre symphonique ou sur une scène internationale à l’instar de la célèbre chanteuse amazighe du Moyen Atlas Hadda Ouâkki qui s’est produite à Paris, notamment lors de concerts remarqués en mars 2014 à la Maison des Cultures du Monde et au Théâtre de l’Alliance française ou encore la Diva Cherifa Kersit qui est allée en France pour la première fois en septembre 1999 se produire au théâtre des Bouffes du Nord, pour le festival d’automne à Paris dans le cadre du « Temps du Maroc en France’.
Même statut professionnel. Mais pas le même mot.
« Chikha » : d’un titre de consécration à une étiquette de région.
Historiquement, le mot n’avait rien à voir avec la langue. « Cheikh » voulait dire : celui qui a tchayakh dans l’art. Vieilli. Mûri. Consacré. « Il y a encore quelques temps, l’art de la Tachiyakht n’était pas du folklore de bas étage. C’était une branche à part entière du chant authentique marocain, qu’il soit amazigh ou arabe » explique Bassou Oujabbor, écrivain et chercheur. Dans les moussems et les fêtes, les Chikhat animaient avec le malhoun, l’aïta, le haouzi. Elles transmettaient l’oralité. Elles avaient un code strict. « Le vrai Cheikh avait son uniforme. La Chikha aussi. Robe de soie blanche, col fermé, manches longues. Le blanc symbolisant la pureté et le respect. Sebniya en soie, cherbils Rihit, ceintures qui répondent aux bendirs. On les reconnaissait à leur langage châtié et à la propreté de leurs habits. Leur aura imposait le respect » raconte Bassou.
L’éclairage du Pr. Ouaddou : du « Amghar » à la stigmatisation
Pour comprendre ce glissement, le Pr. Ouaddou, professeur chercheur spécialiste du Moyen Atlas, apporte un éclairage linguistique et historique essentiel : « La question de l’appellation de l’artiste amazigh par ‘Cheikh’ ou ‘Chikha’ est un sujet très intéressant car ce terme a connu une grande évolution dans le Moyen Atlas.
Au départ, le concept venait du mot Amghar qui signifie ‘le notable du peuple’. Et Tamghart représente ‘la grande femme’, celle qui symbolise la famille, celle qui incarne la maternité. Mais avec l’arrivée du colonisateur, ce processus a subi de nombreux changements, surtout en lien avec l’idéologie patriarcale qui a ‘réifié’ la femme. Cela a fait glisser ce mot vers un phénomène qui reflète le sexe et le corps. Le concept est donc passé de ‘la grande femme’, maîtresse de plusieurs savoirs, à une forme négative.
Aujourd’hui, le mot Chikha est devenu péjoratif, alors que Cheikh a gardé son statut. La femme dans le secteur du chant ne doit pas s’exprimer par le corps, mais par la voix, par la poésie, par une prestation forte et convaincante. » a-t-il conclu
Témoignage de Sanae Jaddoubi : »On a cassé les règles de la Chikha »
Première femme « Tamsurt » à diriger une troupe d’Ahidous au Maroc, Sanae Jaddoubi porte un regard direct d’artiste sur cette déviation du mot. « Pour moi, le mot ‘Chiikha’ n’est pas péjoratif ni un ‘tabou’ en darija marocaine. Au contraire, c’était un symbole de lutte, de fierté et de poésie, à travers ses paroles et sa danse pudique. Mais avec le changement des générations et l’apparition de certaines pratiques qui n’ont rien à voir avec l’art, ce qu’on appelle aujourd’hui ‘la chiikhate’, les règles habituelles liées à la Chiikha ont été brisées. Elle s’est retrouvée entraînée dans une spirale où elle n’est plus perçue que comme un symbole de corruption morale et d’excitation sexuelle, à cause d’une danse devenue impudique. Alors que la Chiikha est une femme qui a un corps, oui, mais aussi un vrai talent dans la danse amazighe pudique. Aujourd’hui, on ne voit plus la Chiikha dans le sens du plaisir et du ‘tarab’. La danse est devenue provocante et la poésie a disparu. Pourquoi n’appelons-nous pas Nancy Ajram ou Shakira des ‘Chiikhat’ ? Elles font pourtant le même travail : ce sont des chanteuses, des artistes et des danseuses. Où est la différence ? »
Pour Sanae, le problème ne vient donc pas du mot, mais de l’usage qu’on en fait : « La Chiikha a plusieurs significations. Dans certains peuples, on l’appelle ainsi parce qu’elle est gardienne du Livre de Dieu. Chez nous, c’était pour son art et sa poésie. Il faut rendre au mot sa valeur. »
Pour Saida Titrite : « Un terme importé, devenu péjoratif chez nous »
Artiste amazighe du Moyen Atlas, Saida Titrite exprime un refus net de l’étiquette. Pour elle, le mot n’appartient même pas à la culture de sa région. « Pour moi, le mot ‘Chiikha’ est un terme un peu péjoratif. C’est un mot qui n’appartient pas à la culture du Moyen Atlas. C’est un terme arabe qui vient du Moyen-Orient. Historiquement, on disait ‘Cheikh untel’ et ‘Chiikha untelle’ pour désigner des personnes respectées, des symboles. On donnait ce titre aux grands noms. Mais chez nous au Maroc, et surtout dans le Moyen Atlas, ce mot a été pris avec un sens négatif. Historiquement, on pouvait appeler une artiste ‘Chiikha’ ou ‘Cheikh’ comme un titre honorifique. Mais avec le temps, ce nom a pris une autre connotation. Aujourd’hui, quand je l’entends, je le vois comme une étiquette rabaissante. Je suis contre qu’on appelle une « fannana isti3radiya », une artiste de spectacle, une ‘Chikha’.Il faut parler du travail de l’artiste. Il faut parler de l’image qu’elle renvoie : sa voix, sa poésie, son art. Pas la réduire à un mot qui aujourd’hui ne correspond plus à la réalité de notre métier. »
Pour Saida Titrite, le débat n’est donc pas seulement sémantique. Il est identitaire : un mot importé, vidé de son sens noble, et imposé à des artistes qui ne se reconnaissent pas dedans.
Le témoignage de Driss Wadou : La pudeur de l’Ahidous bafouée
Le chercheur Driss Wadou revient lui aussi sur cette déformation de l’image, en prenant l’exemple de la danse collective amazighe d’Ahidouss: « N’oubliez pas, à propos de la danse, que la femme dans l’Ahidous vient avec pudeur. Contrairement à ce qui est véhiculé après l’arrivée de la chanson et à l’époque du colonialisme et après. L’idée est que la femme dans l’Ahidous vient avec son habit traditionnel, avec pudeur, sans jamais lever les yeux. Cela témoigne de ce que les Marocains ont hérité depuis l’époque almohadide. Même dans les régions de l’Ahouach, il y a des femmes qui portent un voile collectif pour le groupe de femmes et elles exécutent la danse de l’Ahidous. »
Pour Driss Wadou, c’est donc le colonialisme et l’industrie du spectacle qui ont imposé une image contraire : celle d’une femme exhibée, alors que la tradition amazighe imposait au contraire la décence et le respect.
La triple ségrégation : langue, genre, médias
Aujourd’hui quand une artiste monte sur scène en tamazight, le réflexe revient : Chikha. Quand elle chante en darija : Fannana ou Moutriba.
Ségrégation linguistique : Le tamazight est langue officielle depuis 2011. Mais on le traite encore comme « musique de région ».
Ségrégation de genre musical : Ahidous, Ahwach, Pop amazighe = case « folklore » ou « tourath ».
Ségrégation médiatique : Dans les grands festivals nationaux, on programme une « Soirée Chikhat » à part. Dans les communiqués on lit « Participation de la Chikha Unetelle ». Jamais « de la Moutriba Unetelle ».
Les artistes ont changé. Le vocabulaire, non. Pourtant le terrain a explosé.
Oum, Hind Ziadi, Fatima Tabaamrant, Zahra Day, Fadma Tabaalout… Elles remplissent l’Olympia, Coachella, les festivals européens. Elles composent, produisent, réalisent leurs clips. Elles ne sont plus des « animatrices de fêtes ». Ce sont des artistes globales. Mais l’étiquette colle toujours.
« J’aurais aimé qu’ils connaissent le sens et les valeurs de l’art des Chioukh et des Chikhat, au lieu de les insulter et de salir un titre qui était, à l’origine, un titre de consécration » conclut Bassou Oujabbor.
Conclusion : Le respect commence par le nom. Appeler une artiste « Chikha » et une autre « Moutriba », c’est créer deux catégories sans le vouloir.
Or la Constitution reconnaît la diversité culturelle comme richesse. La musique amazighe n’est pas un sous-genre. C’est une composante à part entière de la chanson marocaine. Rendre à une artiste amazighe le titre de Moutriba ou Fannana, ce n’est pas lui faire une faveur. C’est lui rendre la dignité que la tradition lui a toujours donnée : celle d’une Tamghart, d’une voix, d’une poésie. Et non d’un corps. Et comme le rappellent les artistes : Sanae Jaddoubi : « La Chiikha, c’était la voix. La poésie. La pudeur. Rendons-lui ce sens-là. » Et Saida Titrite : « Ne me définissez pas par un mot importé. Parlez de mon travail, de ma voix, de mon art. »